LA MUSIQUE EST ESSENTIELLE

En écrivant ça on arrachera un sourire moqueur aux tenants de la rentabilité, mais on leur arrachera aussi cette dimension merveilleuse de nos existences. Ceux qui doutent de cette évidence demanderont encore et toujours plus d’attendre et de “faire sans”, de faire passer à l’as ce qui, pour beaucoup d’entre nous, rythme le quotidien, nourrit les rêves et réunit. 

 

Cette évidence continuera d’exister malgré eux car on ne peut pas, on ne peut plus “faire sans”. Faire sans concerts, faire sans création originale libérée de contraintes, faire sans le simple fait que ce monde est celui d’emplois et de passions, faire sans l’impossibilité de réduire à un schéma économique que la musique irrigue notre société, nos échanges, nos souvenirs, nos présents et nos esprits. On étouffe, moralement et physiquement, que tout soit mis à l’arrêt.

 

Je n’ai pas honte de penser que la musique m’a sauvé, à différents moments. Elle continue de le faire avec des milliers d’autres. Moins que la médecine sans doute (encore qu’elles se complètent - des amis peuvent le dire) mais plus qu’un plan-épargne, plus qu’un rayon ou deux de plus ouvert dans une grande surface. Elle a littéralement enveloppé, infiltré et guidé ma trajectoire, c’est certain, mais elle m’a aussi et surtout fait desserrer la mâchoire, déplisser le front, desserrer les poings alors que je commençais à sévèrement m’entailler la paume avec les ongles. Elle m’a ramené vers la vie un nombre incalculable de fois, et résolu d’absurdes problèmes que les tâcherons qui servent d’éditorialistes sur les grandes chaînes publiques seraient infoutus de comprendre.

 

Je n’oublie pas comme elle était, dès mon enfance, cette inépuisable répétition de chansons d’un quatuor britannique trop connu dans mon walkman. Chaque réécoute joyeuse remplissait ma chambre, consolait les chagrins, dédramatisait les emmerdes, égayait le quotidien d’un fils unique qui ne pouvait que se créer ce monde-là, ce dialogue avec mes K7 audio, ces interminables trajets de voiture à alterner faces A et faces B et à imaginer des clips s’animer sur la vitre arrière.

 

Je n’oublie pas comme elle m’a permis de passer l’hiver 2005, sans amour, les soirs glacés de janvier dans une grande ville du Nord. J’avais piqué sur Internet, premier du nom, des enregistrements de concerts d’un certain groupe français célèbre qui interprétait son répertoire avec une telle puissance qu’elle me donnait la force de marcher dans ces grandes avenues vides sans lever les yeux, au point où je ralentissais volontairement mon allure avant d’arriver dans mon appartement sans charme de cité étudiante, histoire de ne pas couper CETTE chanson, cet instant miraculeux qui passait en boucle sur ce CD-R usé à l’extrême.

 

Je n’oublie pas comme elle ne m’a pas lâché quand ce que je prenais pour mon plus proche réseau de compagnons s’est effondré du jour au lendemain aux premières lueurs de 2013. Mon château de cartes espagnol (double illusion) s’était cassé la gueule, mélange de malchance et de naïveté. Mais elle, elle était fidèle, sans mensonges ou abandon. Les gros riffs d’un fameux groupe américain me procuraient une adrénaline qui ne cessait de grimper d’écoute en écoute, m’aidant à repartir au combat, parfois repartir de zéro tout simplement sans laisser le courage faire définitivement ses valises.

 

Je n’oublie pas bien sûr comme elle est devenue un intérêt, un point névralgique de ma jeunesse, pour devenir une obsession, une envie de faire, de créer, de dire quelque chose avec ma tête, mes mains et ma voix. Elle m’a changé en créatif, en artiste, en artisan, en auteur, en dessinateur de galaxies où cohabitent dans la plus parfaite des harmonies le rock bruitiste et la chanson française, l’electro bourrine et la pop indépendante sophistiquée. Elle est mon quotidien, la plus passionnante des aventures avec celle que je mène en parallèle, la plus rocambolesque des quêtes, la plus horrible des déceptions, la plus absolue des transcendances.

 

Imaginez seulement ce qu’elle peut continuer de faire à tant d’autres que moi. Qu’on la prenne pour accessoire est une erreur complète, tout autant que penser qu’il est suffisant de la rendre disponible sur des plateformes numériques qui exploitent ouvertement ceux qui les alimentent. Elle doit être ramenée, raccompagnée sur ses terres d’action : la scène, les disquaires, et nos vies.

 

Après l’ahurissement et l’adaptation viendra l’offensive.

Palem Candillier