LA MUSIQUE OU LA MORT

Qu’ils soient triviaux ou cruciaux, rares sont les "Pourquoi ?" auxquels il est facile de répondre. Pourquoi ai-je choisi cette chemise ce matin ? Pourquoi tomber amoureux fait-il autant de mal que de bien ? Mais c’est "Pourquoi la musique ?" qui m’interroge, cette année plus que jamais. Pourquoi ne puis-je envisager ne serait-ce qu’une minute de ma vie sans mélodies ?

​Chaque matin, c’est comme un réflexe. Un besoin. À peine ai-je appuyé sur "Play" qu'un rideau de notes s'abat entre les gens et moi. Pantomime plus ou moins brillante, mon petit monde ne connait pas le silence. Les foules se font ballets et les conversations paroles. Mes yeux perdent ce que mes oreilles retrouvent. Un semblant d'humanité. Un rappel constant que le beau existe. Que quelque part, caché entre deux (ani)croches et un soupir, l'espoir demeure.

​Cœur battant de mes souvenirs comme de mes projets, la musique m'élève et me relève sans jamais prendre ombrage de mes critiques ou de mes fausses notes. Nourrice ma foi bien patiente, elle n'a jamais revêtu les atours d'un genre pour me plaire et c'est biberonnée aussi bien à Elvis Presley et Pink Floyd qu'Eminem, Linkin Park ou Francis Cabrel (si, si) que j'ai grandi. Et ce sans me douter de ce qui m'attendrais quelques années plus tard. Car c'est au détours des premiers accords de "Help!" que la musique, alors figurant de mon histoire, devient personnage principal.

Soudain, les pièces du puzzle s'emboîtent. Dire que les Beatles ont donné du sens à ma vie serait leur accorder bien du crédit, mais une chose est sûre, ils l'ont pointée dans la bonne direction. Désormais épaulée par quatre (très) grands frères, j'ai rejoints une chorale gospel et acheté une guitare -- que je n'ai que trop peu touchée depuis, mais elle prend la poussière avec une élégance rare. Une fois diplômée, c'est toujours bien accompagnée que je me suis expatriée. We Turned Left at Greenland : De l'impact des Beatles sur la culture américaine, en voilà une raison fort rythmée de s'installer Outre-Atlantique ! Et à mon retour en métropole, c'est elle qui m'ouvrait les portes du journalisme musical.    

Difficile de croire que je venais de faire de mon rêve une réalité. Chaque jour, je découvrais de nouveaux artistes, multipliais les rencontres et réalisais, sans encore oser me l'avouer, ce qui m'avait toujours animé : Partager mes sourires et mes larmes au plus grand nombre. Faire se rencontrer des voix et des vies à rythmer. Et avoir chaque jour une nouvelle raison de danser. Un seul critère, l'honnêteté. 

Entrent en scène les Foo Fighters. Nous sommes le 3 juillet 2017, et mon petit appareil photo et moi avons été lâchés dans le pit de l'Accor Arena. A peine Dave Grohl a-t-il plaqué un accord qu'une avalanche de sons s'abat sur moi. Secouée jusqu'au tréfond de mon âme, je me prends au jeu. Je clique. Reclique. Et réalise que je viens de trouver ce que j'ignorais qu'il me manquait. Non seulement je peux regarder quelques-uns des plus grands noms de la musique dans le blanc des yeux, mais je peux surtout voir dans celui de leurs fans l'expression la plus pure d'un bonheur que je ne pouvais jusque là que deviner derrière mon écran. Ce sont ces visages absents aux affres d'une réalité morne, fascinés par un ballet de sons et de lumière, pour lesquels j'écris. Ce sont ces yeux embués de gratitude que les artistes ne peuvent dissimuler, pour lesquels je continue de respirer. 

Le plus drôle, c'est qu'à trop aimer la musique je n'en ai jamais vraiment fait. Comment oserais-je mesurer quelques approximations dont je n'ai de toute évidence même pas le secret à tout ce que les artistes que j'adore m'ont apporté ? C'est pourtant cette année que tout a -- lentement -- commencé à changer. Après tout, rien de tel que le silence pour ne plus se taire.  

 

Malgré tout cela, si l'on m'avait annoncé il y a dix ans que la musique occuperait la majeure partie de ma vie je ne l'aurais pas cru. Pourtant, c'est aujourd'hui presque tout ce que je suis. Trop, peut-être. Discussion ou partition ? Tout se mélange, se distord, comme une réalité compressée. Vertigineuse. Mais comment envisager un jour d'appuyer sur "Stop" ?

Jessica Saval